Avril 2024, séjour à Ars-en-Ré, j’ai emporté avec moi la Deuxième Vie mais aussi l’Eclaircie,
que je veux lire, (ré)lire plutôt, magnifique roman avec deux voyageurs
du temps (Picasso et Manet) , deux femmes (Anne et Lucie) et un cèdre.
Quant à la Deuxième Vie, c’est du Pur Sollers, encore "plus resserré, encore plus audacieux" :
"Malheur à celui qui n’a pas célébré sa vie de son vivant".
Je suis devant la tombe de Sollers et cette inscription : La rose de
la raison dans la croix du présent. La tombe est à l’ombre d’un grand
cèdre et je pense alors à une formule de son ami Lacan," Ne cédez pas
sur votre désir", que je transforme en ne "cèdre" pas sur ton désir.
Le lieu est désert ce jour-là, il fait beau. j’ose y déposer le roman
que je lis juste à côté de fleurs, des Iris me semble-t-il ( "Lumineux
regard qui prolonge la pensée dans les combats du corps, ultime signe du
sacré : "Je pars ;" L’iris marron s’assombrit, presque "outrenoir" (Julia Kristeva dans la postface à la Deuxième Vie).
Le cimetière est bien désert mais je cherche car il est écrit dans
son ultime roman cette phrase "Une autre fois, c’est bien lui qui allume
une cigarette en plein soleil, au bord de la tombe dont il vient de
sortir, pendant qu’une touriste lui demande s’il est le jardinier du
cimetière".
A quelques pas du cimetière se trouve l’église d’Ars avec sa flèche bicolore. Le noir et le blanc.
Le soleil noir (derniers mots du roman), "le blanc terminal". "Le trois
est noir, le huit est blanc". "Vers huit heures, le blanc du réveil".
Je quitte Ré le jour du meurtre d’un menuisier de l’île par un autre habitant. Dans la Deuxième Vie,
je lis : "Il est difficile de percevoir la colossale innocence des
habitants terrestres. Ils n’ont rien à faire là, ils ne sont que les
produits de séries de malentendus entre les hommes et les femmes, et,
quels que soient leurs délits, même criminels, un voile d’innocence les
enveloppe de la naissance à la mort".
De retour chez moi je découvre la toute nouvelle revue dirigée par Y Haenel, Aventures, dans laquelle un inédit de Frédéric Berthet (édité par Sollers son ami) est proposé : "Kafka, histoire d’un corps".
Ce texte fait écho, (ré)sonne avec toute l’oeuvre sollersienne, cette
phrase en particulier : "Kafka écrit quelque part qu’il n’a cessé toute
sa vie de se promener, d’aller et revenir entre quelque chose qui serait
une solitude totale et une vie en commun, qu’il n’a jamais été
repérable ni dans l’une ni dans l’autre, qu’il a toujours vécu cette
frontière entre la solitude et la vie en commun. Cette frontière prend
de toutes les manières la forme d’une feuille de papier [...].
Marc Pautrel dans un recueil d’hommage à Sollers lui a écrit "Le vrai corps est un texte".