mercredi 29 mars 2023

LA VRAIE VIE

"Toutes ces lignes avaient un point commun, elles semblaient être écrites pour moi. Pour la première fois de ma vie, je saisissais le pouvoir magique de la lecture, cette idée essentielle d'une voix qui vous parle à l'oreille et vous bouleverse par sa clarté révélatrice."

                      Mes vies parallèles, Julien Leschiera (le dilettante)

 

"Il est noble d'être timide, glorieux de ne point savoir agir, grand de n'être pas doué pour vivre.

Je n'ai jamais rien fait que rêver. Cela, et cela seulement, a toujours été le sens de ma vie. Je n'ai jamais eu d'autre souci véritable que celui de ma vie intérieure.

L'expérience directe est le subterfuge, ou bien le refuge, des gens dépourvus d'imagination.

L'inaction console de tout. Ne pas agir nous donne tout. Imaginer est tout, pourvu que cela ne tende jamais à l'action".

        Extraits du Livre de l'intranquillité de Fernando Pessoa


L'HOMME DE LA PEINE (10)

ça semble être la fin maintenant; ses dernières forces le quittent, il ne se meut plus. sa fille, qui s'en occupe de façon héroïque à plein temps a été obligée de mettre un lit médicalisé. Un infirmier vient matin et soir pour le faire passer de la station couchée à la station assise et inversement.

Il ne semble pas souffrir au contraire de sa fille, Mater Dolorosa qui sacrifie sa santé. Elle ne le mettra définitivement à l'hôpital que lorsqu'il n 'y aura plus rien à faire.

J'observe ses bras jadis tatoués; la quasi totalité de ses tatouages ont disparu, remplacés par des plaques et auréoles blanches. 

Blanc ou l'oubli

Les vitraux des cathédrales du Moyen Âge racontaient des scènes de la Bible à l'usage des personnes ne sachant lire; ses tatouages représentaient les souvenirs essentiels de sa vie. Ce n'est que la soixantaine venue qu'il avait entrepris de graver sur son corps ce qui avait compté le plus pour lui: sa carrière militaire avec une encre marine, encre qui le rattachait à son père, militaire lui-même; un coeur transpercé d'une flèche. et puis on discerne encore une vierge à l'enfant en noir et blanc, délavée, et dessous dans une belle calligraphie le mot maman.

Dans le dernier chant du Paradis de Dante il y a ce vers célèbre: "Vierge mère, fille de ton fils".

Mais ici la fille est devenue la mère de son père: elle le lave, le change, le torche, lui donne la becquée, le gronde aussi. Il la regarde, amoureusement, ses yeux d'un bleu délavé dans ceux de sa fille, il fait tout ce qu'elle lui demande. C'est poignant.