Voyez-vous tous ces humains
Danser ensemble à se donner la main
S'embrasser dans le noir à cheveux blonds
A ne pas voir demain comme ils seront...
Car si la Terre est ronde
Et qu'ils s'agrippent
Au-delà, c'est le vide
Voyez-vous tous ces humains
Danser ensemble à se donner la main
S'embrasser dans le noir à cheveux blonds
A ne pas voir demain comme ils seront...
Car si la Terre est ronde
Et qu'ils s'agrippent
Au-delà, c'est le vide
Il marche vers
sachant qu'il va commettre
ce que des dizaines de fois
il s'était juré d'arrêter
Quand c'est comme ça
la déambulation est tout à
la fois
la lutte contre et la préparation à
Il marche donc
devant lui de l'ocre et du vert
belle chevelure tombante
sur une toute petite pièce de tissu
c'est l'été!
Il pense à la peinture
mais hélas, rien de précis
il sait pourtant que c'est comme ça
qu'il peut s'en sortir
mais aujourd'hui il va vers...
FAUX PAS
J'entends le pas de la pute
faut pas! dit une voix
j'imagine les bas de la pute
mon coeur bat
pas de pute, pas de pute dit une voix
je vois l'appât qu'est la pute
j'y vais c'est la dernière fois...
Des dizaines de filles croisées
la figure à peine regardée
c'est le cul qui attire d'emblée
j'en suis une, je fonce
droit devant
le fondement
est le fond de mon problème
Société je m'en vais
Toujours en quatre
en cartes
épinglé, cinglé
démentir-affirmer
souffrir-se taire
avaler la peur
pleurer-répondre
tac au tac -loto
boulot-dodo
se doter d'un capital
culture-kultur!
CUT
quitter (sniff sniff)
centrer (but ah ah!)
aligner (tatatatatata)
ajuster (pan)
POLICE-DEPLACER-EFFACER-COUPER-FICHIERS-ENREGISTRER-QUITTER (OUF)
Dégager, glisser.
Elle a vécu l'enfer
maintenant c'est le paradis
elle veut l'écrire
mais que de bondieuseries!
"On ne publie jamais le dernier livre d'un écrivain disparu, mais seulement le premier de ses livres posthumes, et aussi le premier de tous ses livres à relire".
Marc Pautrel (carnets, en date du 03/03/24)
Réveil douche petit déjeuner escalier bus
transport
lente et douce immersion dans le monde du travail
visages ternes
regards empêchés
dos du monsieur cartable du gamin qui accroche
là une place: assoupissement.
Buée sur la vitre
glace-miroir-regard
main essuie-glace
apparition de formes
flottantes je frotte mes yeux
où suis-je?
Vraiment?
Transporté je connais la destination
éternel chemin
trajet tragique
Je laisse tout trainer (habits, courrier...)
Ce sont des bouées (des cailloux si vous voulez...)
Quand je me reprends
J'ouvre les yeux et j'ai du travail
J'essaie de rattraper le temps
Perdu
Les lettres je les ouvre
Les habits je les ramasse
Objets isolés sur lesquels je m'appuie
Pour reprendre vie
Entre temps qu'ai-je fait?
"L'art de vivre ressemble plutôt à une lutte qu'à la danse en ce qu'il faut toujours se tenir en garde et d'aplomb contre les coups qui fondent sur vous à l'improviste."
Marc Aurèle, Pensées, livre VII
Poète qui fait rimer
les mots
à tout bout de champ
comme si la vie
rimait
naturellement
et toi! poète!
ta vie à quoi rime-t-elle?
Pas réussi à se démarquer
ça marque à la longue
toujours dans les pas de quelqu'un
dans l'ombre
aucune trace visible
apparemment
mais l'HOMBRE sombre!
Pas la vie de Van GOGH
mais
toutes ses étendues d'or
Pas la vie de Monk
mais
chaque note répétée à satiété
Pas les bières de Bukowski
mais
tous ses poèmes
Pas le cigare d'Hemingway
mais
tous ses dialogues
En finir avec toute la bouillie biographique
les arguments psycholo-gisants
vivre
merde.
Danse
Journée difficile. Subie. Passive.
Des paroles écoutées, échangées, des opinions
Sur l'éducation
Fatigue.
"Reprendre possession de son corps"
Ai-je retenu d'une conférence d'un psychanalyste sur la
Danse
Après une journée en société, dans
L'intimité
C'est le geste
Vital
Reprendre possession de ses mots,
Geste mental
Aussi primordial.
Saturation du JE
répétition
je dis je mais je ne sais pas pourquoi
le jeu du jeu, transmis de
génération en génération
j'ai entendu mon grand-père dire je
mon père n'a jamais dit autre chose
et mon frère qui en est repu
et pourtant rien n'est si faux
je, mérite un autre sort
je sors de la famille
pour arriver à dire JE
-Tu es bien nerveux, Delafeuille.
-Non mais vraiment, puisqu'on parle des femmes. Je veux dire, personne ne nous entend. Tu en penses quoi?
-Je pense quoi de quoi?
-Des femmes? En tant que libraire?
-En tant qu'homme.
-Qui te dit que j'en pense quoi que ce soit?
-Allons, allons. Nous avons tous des théories, surtout quand nous sommes bourrés.
Raoul vida son verre.
-Nous ne pouvons plus rien penser des femmes, dit-il, et tu le sais très bien. Sinon tu ne poserais pas la question.
Le livre de la rentrée, Luc Chomarat
Prendre tout le temps des notes
Avec pour ce mot son sens musical
Prendre des notes c'est prendre son pouls
C'est connaître son rythme
"La laideur vient de la frustration."
"Celui qui sait bien dormir gagne du temps."
"Ne pas se laisser happer par le marasme idéologique."
"La douleur est sérieuse mais le désespoir ridicule."
"Partout la suspicion, l’idée de la sécurité avant tout, ne pas perdre la face, se garder de toute faiblesse ludique !"
L. Dax, revue Ironie (Janvier, février, Mars 2024)
J'ai devant moi, mais il m'échappe, celui que je rêve d'être.
Informulée, ruminée, la description qui m'idéalise, m'irréalise. Je fuis comme la peste le principe de réalité, mais rien n'empêche les fantasmes de déferler, de te leurrer.
Ne pas pleurer.
Dans le dernier numéro de la revue Ironie (Janvier/Février/Mars 2024), de Lionel Dax
"S'assagir, c'est entrer dans le jeu de la mort." L.R.D.F
"Sur la route, Vivaldi, Scarlatti, Pergolèse, tout droit, vers le sud, allegro, largo, allegro, les hirondelles s'activent en ronde devant le pare-brise, miroir de leur agilité."
"Sollers remontant d'un pas prompt le boulevard de Port-Royal."
Des phrases à longueur de journée
Ou alors des silences sans fin
Mais pas un mot valable
Pas une pensée vraie
Triste bilan de la journée
Et ceci toujours recommencé
J'aimais une fille
mais comme je ne savais pas
parler
j'utlisais ce que je connaissais
TAC TAC TAC
ou encore
1 2 3 4
je déclenchais son rire
mais rien n'y faisait
toujours s'illusionner
Pâleur d'un visage
dans le jour froid qui se lève
c'est
pour moi le halo
qui
réchauffe mes ténèbres
Souvent il se promenait durant d'interminables heures, ne voulant pas rentrer à la maison pour retrouver un inconfort qu'il détestait mais qu'il n'avait pas la force de changer. Il marchait et des flots de pensées le submergeaient. Il savait pourtant que l'unique solution pour ne pas couler était de s'arrêter, de se poser et de mettre à plat tout ce qui lui venait à l'esprit.
Pour passer de personnage de mauvais roman à possible narrateur du récit qu'il oserait enfin appeler vie, sa vie à reconstruire à la force du poignet.
Finies les envolées
Les voeux voilés
Les voix volées
S'ouvrir
Finies les vaines allées
Les veines coupées
La vie corvée
Le corps
Levé de la
Victoire
Quel drôle d'assemblage dit-elle.
Un grand bourgeois et un prolétaire quoi de commun?
Pas si sûr, écoute, ce sont les dernières lignes du roman-poème de Ponthus:
Il y a qu'il n'y aura jamais
De
Point final
A la ligne
Oh! Sans ponctuation! Comme dans Paradis!
D'un livre l'autre, j'entame maintenant la biographie de Louvrier sur ce mystérieux Sollers. N'est-ce pas Mozart qui disait que la musique est dans le silence entre les notes?
"J'avais même dû réussir à faire rimer
Abattoir et foutoir
Crevette et esperluette
Usine et Mélusine"
Joseph Ponthus, A la ligne -Feuillets d'usine
Publié sur le site nosconsolations.
Sans la littérature, on ne saurait ce que pense un homme quand il est seul.
Georges Perros, Papiers collés, GallimardQuestion: On peut vivre sans son corps?
Sollers: Oui, c'est même ce qui est promis à l'humanité. Par la déréalisation technique du corps. Vous prendrez de plus en plus l'habitude de voir des massacres à l'heure du dîner... Après quoi, le sport.
Extrait d'un entretien dans la revue "La porte, 1993)
"Le dandysme consiste à se placer du point de vue de la première femme de ménage qui découvrira le cadavre"
Frédéric Berthet (extrait d'un manuscrit retrouvé dans son appartement deux jours après sa mort le 25 décembre 2003; sa femme de ménage avait trouvé porte close le 25 décembre en venant faire le ménage).
"Le rock m'a sauvé la vie mais me l'a aussi raccourcie".
Daniel Darc
"Vous le lisez et il est aussitôt présent, il marche avec vous, au milieu du désert comme au fond de la vallée verte, sur la plage comme le long des façades classiques de Bordeaux ou Venise."
Marc Pautrel dans Hommage à Philippe Sollers
Il pense, si on peut dire, vu l'état dans lequel il est, fatigue générale, au delà de tout épuisement.
S'il continue à travailler ainsi, alors il ne fera jamais rien.
Il se couche, il s'endort, ni chair, ni livre...tristesse...
A ce rythme il n'aura pas lu tous les livres, hélas!
"J'aime croire, comme le dit Heidegger, que le temps ne passe pas, mais qu'il surgit. Pourtant...C'était il y a plus de cinquante ans, à cette époque, je marchais souvent dans Paris en me récitant des phrases d'Artaud: "La vie est de brûler des questions." Ou encore: "Une grande ferveur pensante et surpeuplée portait mon moi comme un abîme plein." Et voici que je découvre "La pensée émet des signes", un très beau texte de Sollers qu'il consacre à Artaud dans L'écriture et l'expérience des limites. J'admire aussitôt sa puissance d'analyse, sa subtilité et son émotion contenue pour le poète martyr."
Lucille Laveggi dans Hommage à Philippe Sollers
Encore une fois le coeur déchiré (déchiré)
Je suis un clown démaquillé
Le grand rideau vient de se baisser sur l'été.
"Le nom de Céline appartient à la littérature, c'est-à-dire à l'histoire de la liberté. Parvenir à l'en expulser afin de le confondre tout entier avec l'histoire de l'antisémitisme, et ne plus le rendre inoubliable que par là, est le travail particulier de notre époque, tant il est vrai que celle-ci, désormais, veut nier que l'Histoire était cette somme d'erreurs considérables qui s'appelle la vie, et se berce de l'illusion que l'on peut supprimer l'erreur sans supprimer la vie. Et, en fin de compte, ce n'est pas seulement Céline qui sera liquidé, mais aussi, de proche en proche, toute la littérature, et jusqu'au souvenir même de la liberté."
Philippe Muray, Céline. En exergue du n°15 de la revue Les cahiers de Tinbad.
"L'oeuvre de Sollers est l'antidote de la phrase de Lautréamont dans Poésies: "La méchanceté et la tristesse sont déjà le commencement du doute, le doute est le commencement du désespoir, le désespoir est le commencement cruel des divers degrés de la méchanceté"
Extrait de Sollers à l'étoile (J.H Larché)
"Le 28 novembre 1969, Picasso peint un emboîtage homme-femme de toute beauté. L'homme a un chapeau jaune soleil, la femme mangeuse ou mangée, apporte avec elle une floraison flottante de feuillage. Des mains éclatent ici et là. Il y a deux figures antagonistes et séparées, mais une seule en rotation. Quatre yeux et un seul regard. Le reste de la toile se distribue en noir-terre, blanc-ciel, bleu-mer. Cette année-là, ce jour-là, comment pourrais-je ne pas y penser, je fête mon anniversaire: trente-trois ans. L'année précédente, comme par hasard, il y a eu un grand printemps."
Philippe Sollers (PICASSO, le héros)
" Le cortège des jaloux, des abrutis, des pleureurs, des violents, et autres fous furieux, qui semblent infatigables".
Marc Pautrel (carnets, nov.2023)
"Pourquoi j'écris parce que je ne
connais pas mon bonheur."
Jean-Pierre Georges (Je m'ennuie sur terre)
L'étoile mystérieuse.
C'est le soir il se promène dans sa rue au bras de sa fille qui tout à coup crie papy! en montant du doigt. Il ne voit pas puis croit reconnaître la silhouette du grand-père maternel mais elle lui indique du doigt le ciel et une étoile qui brille. C'est papy dit-elle. Pourquoi donc lui demande-t-il? Parce qu'il avait toujours plein de choses, des bagues qui brillaient. Est-ce qu'il brillait dans la vie?
Cette étoile qui brille à l'est c'est Sirius. Il pense à cet album de Hergé, "l'étoile" mystérieuse" publié en 1941 année de naissance de son grand-père, il ne l'a pas relu depuis son enfance.
C'est quand les Soldes?
En janvier comme d'habitude, pourquoi?
Je voudrais m'acheter des chaussures mais elles sont chères, je vais attendre les soldes.
Oh quelle vie!
Pourquoi?
"On se rend un jour heureux
le lendemain malheureux
pour à peu près
les mêmes raisons".
Jean-Pierre Georges (Je m'ennuie sur terre)
"Pourquoi ajouter
à la douleur d'écrire
celle
de ne pas écrire"
Jean-Pierre Georges (Je m'ennuie sur terre)
Ce que l’on conçoit bien s'énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Boileau
De nos jours: Des phrases toutes faites pour des têtes mal faites...
Je le croise dans une soirée, il est très sympa; il fait des blagues. Il apprend que j'ai une bibliothèque assez volumineuse et ça ne loupe pas, je dois, pour être dans le vent, passer à la liseuse. Mais pourquoi s'encombrer de livres à notre époque qui dématérialise à tout va?
Je l'observe, tatouages partout sur les bras et avant-bras; des mots, des phrases qui doivent compter pour lui. De l'encre à même le corps pour cet homme très sympathique. Encre mélangée au sang; par contre non vraiment des livres en 3 dimensions ça ne se fait vraiment plus!
«Il aimait la littérature, il aimait la poésie, il aimait la philosophie, il aimait le cinéma, il aimait Proust, Claude Simon, Céline et Pierre Michon, il aimait le gothique, les cathédrales, les glaciers préférés du Routard, il aimait la Provence, ses couleurs, ses senteurs, il aimait les étangs, les rivières et les fleurs, les forêts, il aimait la lumière rasante du soir.
Il n'aimait pas la foule, ni les honneurs, les cérémonies qu'il avait en horreur, il n'aimait pas le bruit et la fureur du monde, il aimait profondément ses filles, sa mère et sa sœur. Nous nous aimions».
La femme du Professeur Dominique Bernard tué par un barbare.
Ada n'ira pas à Toulouse, mais moi oui, j'y travaille depuis peu; très fortes chaleurs ici, en octobre. Un temps de décennie terrible; alors j'emprunte la passerelle Kleber Haedens qui mène au jardin japonais où je finis Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne à l'ombre d'un érable.
Il pense que ses excuses sont en fait des prétextes.
C'est-à dire?
Il se raconte des histoires, des petits récits qui lui permettent de garder la face.
Un petit garçon bien sage en fait.
Que devrait-il faire?
Ecrire, passer au Texte.
Il écoute une émission qui date de plus de 50 ans sur un grand auteur, intitulée comme par hasard la Rage d'écrire.
Voilà, la rage de l'expression, la rage d'écrire dans le plus grand calme (apparent loin de tout orage).
Je ne suis pas une image
Jamais je ne serai sage.
1er octobre 2023
Naturellement, le rire est le meilleur moteur.

*
J'avance à travers la montagne, à travers des murs de pierre, et rien ne peut m'arrêter.
*
Le paradis est parfois à Bordeaux, à Venise, à Paris, le paradis est chaque fois ici.
Carnets de Marc Pautrel
Extrait de "Vous direz que je suis tombé, vies et morts de Jack-Alain Léger" de Jean Azarel (Séguier)
Ecrit par Philippe Chauché 11.09.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits
John Wayne n’est pas mort, Pierre-Guillaume de Roux, septembre 2019, 150 pages, 15 €
Ecrivain(s): Roland Jaccard
« S’il est vrai que John Wayne a tourné dans quatre-vingt-trois westerns, c’est bien l’homme à abattre. D’autant que, comme l’affirment certains béotiens, quand on en a vu un, on les a tous vus. Face à ce genre d’abrutis, la Winchester 54 peut être du plus grand secours ».
John Wayne n’est pas mort et Roland Jaccard est toujours de ce monde. Plus vivant que jamais, d’une rare agilité, n’ayant peur de rien, n’en déplaise à ceux qui prendraient un rare plaisir à aller cracher sur sa tombe. Roland Jaccard est un cinéphile à l’ancienne, on l’imagine mal lisant chaque mois Les Cahiers du Cinéma, préférant peut-être Positif. L’ami de Cioran, le lecteur d’Amiel, l’oisif, l’exilé intérieur, l’amateur de palaces et de jeunes femmes, s’arme ici d’une plume aiguisée comme une flèche Comanche pour défendre John Wayne. L’acteur et réalisateur de Alamo et des Bérets Verts est accusé de mille maux par mille mots, et Roland Jaccard règle leur compte à quelques fâcheux peu instruits de ce que ce genre a apporté à l’histoire du cinématographe américain. Roland Jaccard n’est pas seul, il avance accompagné, c’est toujours conseillé en territoire hostile : le pétillant cinéaste Luc Moullet (1), le savoureux écrivain Luc Chomarat (2), quelques amies, Clément Rosset, s’échauffant après quelques verres de saké, et Louise Brooks :
En fait, John Wayne correspondait à la définition que Henry James a donnée de la plus grande des œuvres d’art : un être parfaitement beau.
« Tous ceux, pourtant, qui ont connu John Wayne, même les plus opposés à ses idées politiques, ont été forcés d’admettre qu’il n’était pas le sectaire décrit par la presse. Ils étaient au contraire surpris par sa bonne humeur, son éloquence, son talent de joueur d’échecs et sa profonde connaissance de l’art, de l’histoire et de la littérature ».
John Wayne est l’homme à abattre, trop à droite, réactionnaire, trop viril, trop américain finalement, trop proche de l’US Army, raciste disent-ils, les insultes fusent, et très vite s’effondrent, confrontées aux faits. John Wayne est au bout du compte trop bon comédien et Roland Jaccard plus que jamais pétillant et piquant. Dès qu’il apparaît dans un western, c’est un mythe qui se met à galoper, à tirer au Colt 45 ou la Winchester 54, à embrasser du regard un désert, des montagnes, des rivières sauvages, à croiser le regard d’indiens et de bandits pilleurs de banques et embrasser celui de Maureen O’Hara.
John Wayne incarne l’Amérique, les Amériques des Chevauchées fantastiques, du désert et de sa Prisonnière, l’or du cinéma d’Hollywood, façonné par son ami John Ford, le « big boss », et Roland Jaccard lui rend là un bel hommage à poings fermés, hommage au Dernier des géants.
« Il a soixante-dix ans. Il rédige son testament, dans lequel il demande qu’on inscrive sur sa tombe ces simples mots : « Feo, fuerte y formal », ce qui signifie : « Pas beau, mais fort et digne ».
Philippe Chauché
(1) Brigitte et Brigitte ; Anatomie d’un rapport ; Genèse d’un repas ; Les Naufragés de la D17.
(2) Les dix meilleurs films de tous les temps (Matest Editeur). On lui doit également L’Espion qui venait du livre (Rivages Noir) ou encore Le Polar de l’été (La Manufacture de livres).
Vendredi matin, sur France Inter, Christelle Brua, pâtissière de renom, ambassadrice de la Coupe du monde de rugby, résumait ainsi la cérémonie d’ouverture à venir au Stade de France : «C’est un petit spectacle qui met en valeur l’artisanat, le savoir-faire français. C’est une joyeuse bande de copains qui va faire quelque chose de chouette.» Ce n’était pas chouette, Christelle, c’était époustouflant. Une vision claire et limpide de la France proposée en mondovision et sous 33,2 °C, pour bien montrer aux autres qui nous sommes.
Coécrite par l’acteur Jean Dujardin, le concepteur Olivier Ferracci et la metteure en scène Nora Matthey de l’Endroit (tous deux venant de la boîte d’événementiel DreamedByUs, qui a aussi officié pour des festivals en Arabie Saoudite ou aux championnats du monde de natation à Budapest en 2017), la performance a nécessité deux ans de travail et neuf mois de répétitions. Elle aligne des stars de la gastronomie («les rugbymen sont épicuriens», a précisé Brua), de la chanson (Vianney, toujours aussi souriant), de la danse (Alice Renavand), en bref d’un peu partout où scintille notre savoir-faire.
D’ailleurs, Vianney l’a précisé dans une pastille présentant une répétition lancée sur X (Twitter) dans la journée : «C’est fédérateur finalement comme moment [l’ouverture d’une Coupe du monde, ndlr], c’est ça qu’on a voulu et on a essayé de trouver ce qui nous rassemble tous dans ce pays, et en fait c’est plein de choses dont on peut être fiers.» On n’en doute pas. Juste avant l’entrée des protagonistes sur le terrain, les commentateurs de TF1 enfonçaient le clou : «C’est une déclaration d’amour à la France et au rugby, entre Jacques Tati et Amélie Poulain [choisis ton camp, ndlr]. Avec des clichés au sens noble du terme […] On est bien en France.»
Qu’y voit-on alors, dans cette cérémonie ? Un village, surnommé Ovalie, posé sur une bâche qui recouvre le terrain - ne pas oublier qu’il y a un match ensuite - et des habitants joyeux. C’est vrai qu’ils ont l’air sympa, tous ces figurants aux noms illustres, de Joël Dupuch à Thierry Marx, à se balader dans cette scénographie en carton comme à une réunion costumée pour une remise de Légion d’honneur. Costumée car l’action «se passe dans les années 50, commente TF1. Une image d’Epinal qu’on a, une carte postale française.» Bonne idée. Si par exemple les concepteurs avaient choisi les années 40, il aurait fallu rajouter des Allemands, ç’aurait probablement été moins bien, quoique intéressant, or là nous sommes après la bataille et «le village gaulois en place sous vos yeux» se la joue album d’Astérix décomplexé. On reste entre nous et c’est pas plus mal. On peut roter à table si on veut, c’est la famille.
Soudain, débarque du couloir des vestiaires un boulanger sur son triporteur : «Jean Miche», alias Jean Dujardin. Il passe tel Jésus distribuer ses pains, souriant, adepte des accolades et des petits verres de rouge. Franchement c’est crédible. Le triporteur, le marcel, le béret, la moustache, la miche de pain, le petit marché d’antan, les petites tables de café d’antan, la petite place de village d’antan… c’est d’antan et c’est tentant, c’est le fantasme et le souvenir en même temps : c’est la France qu’on regrette et qu’on aimerait revoir, des terroirs, de la modernité qu’on saisit, des traditions qu’on respecte, où tout le monde s’aime mais que personne n’a connue. A-t-elle jamais existé, cette carte postale, brandie aujourd’hui en image de notre société ? On la voit dans des fictions au cinéma jusqu’à la Nouvelle Vague, dans les discours superficiels sur l’esprit français, dans les soubassements des pensées d’extrême droite, elle est là tartinée sur la pelouse où Jean Miche passe au gré des étals de marché qui proposent «ce que la France produit de meilleur». Un smic à 2 000 euros ? La fin des déserts médicaux ? L’inclusion pour tous ? «Des chocolats, du vin, des parfums…» toutes choses merveilleuses renvoyant le pays à un gigantesque duty free d’aéroport d’où l’on ne décolle que pour le territoire de la nostalgie.
Une femme vient égayer ce gai tableau : Alice Renavand, la danseuse étoile, en tenue rose, sautille en grâce. Jean Miche l’aperçoit. L’assistance se fige. Pétard, Jean Miche tombe amoureux. Et c’est vrai qu’en France, on ne rigole pas avec l’amour. Moins qu’avec les chocolats. En France, on en a dans le froc, et tandis que l’action reprend, Jean Miche Dujardin s’approche, regard intense, pour danser avec la donzelle. Une sorte de Gene Kelly rural exalté d’amour. En fond sonore, la rengaine l’Amant de Saint-Jean chantée par Zaz, autre fleuron du patrimoine national.
Allait-il s’arrêter là, Jean Miche, repartir au vestiaire avec la dame pour y concevoir une armée d’enfants ? Que non. Surgie de nulle part, Adriana Karembeu vient représenter la mode. «Une star qui fait tourner la tête de tous les hommes de l’assistance», dit TF1, à l’image des Françaises comme chacun sait. Elle pose devant l’objectif de Yann Arthus-Bertrand et son large béret («un bibi», souffle TF1) s’envole. Il n’en fallait pas plus pour que tout ce joli monde n’inventât le rugby. Habile. On a beau délirer dans les grandes largeurs devant les téléspectateurs de la planète, on est quand même là pour du sport. Des mêlées se créent donc, des gens se disputent, des performeurs rivalisent de saltos et vrilles pour attraper le bibi. «Une quarantaine d’acrobates professionnels», précise TF1. Excellent choix, il aurait été dommage de ternir le spectacle avec des acrobates amateurs qui se seraient pété les rotules à la première galipette.
Ensuite, sur sa lancée, le spectacle que personne n’arrête dans ses ambitions démesurées de montrer une France simple passe des clichés aux symboles. C’est le fondateur du rugby lui-même, Webb Ellis, qui vient expliquer les règles sur écran géant, comme un Dieu à l’accent anglais : «Un jeu simple joué par les gentlemen, joué par tout le monde.» Lui, l’inclusion, il connaît. Après s’être essayé à quelques récupérations de touches, voilà Jean Miche qui s’envole carrément dans les airs pour récupérer le bibi. Léger, aérien, un bond prodigieux qui le satellise au-dessus de la mêlée. Grand kif pour le comédien : après l’Oscar, Icare, rien que ça. Bientôt escarres ? On ne le souhaite pas à Jean Miche, il lui reste du boulot avec son amoureuse car le voici déjà redescendre des cieux avec le bibi, qu’il rend à Adriana Karembeu. Va-t-il partir avec elle ? Non, Jean Miche reste avec la danseuse, et tout le monde finit par virevolter en chantant tandis que la Patrouille de France s’approprie le ciel en y griffant les couleurs du drapeau français.
Voilà.
La cérémonie est finie. Elle était dense. Tout le monde rentre dans les coursives. Macron descend avec son micro pour ouvrir la fête - sportive. Il est hué. Par les mêmes qui chantaient durant le spectacle. Là, on n’a pas compris. Les Français sont magnifiques, mais ils sont parfois un peu impétueux. Car, à y regarder, les valeurs de la performance Reflets de France années 50 de Jean Miche sont presque celles que l’on va retrouver lundi matin en se réveillant : un pays où l’on parle du retour de l’uniforme à l’école, où le Président jupitérien décide des 49.3 comme un chef de village incontestable, où l’on dit perlimpinpin et saperlipopette, où il faut faire deux heures de caisse pour trouver un médecin, où les hommages culturels vont au Puy du Fou… cette France rance, on l’a vue en spectacle, on en a ri, on a été éberlué, c’est presque la nôtre. On peut aussi la refuser.
Guillaume Tion pour Libération
OU
Est-ce si grave d'enfiler les stéréotypes dans une cérémonie d'ouverture? Au-delà de quelques lenteurs et ratés dans cet espace immense qu'est le Stade de France, le folklore de notre pays a eu droit ces dernières quarante-huit heures à un torrent de boue de la part de tous les salisseurs de mémoire réunis. L'ovalie leur donne de l'urticaire et des sueurs froides. «Ben mon vieux, si j'aurais su, j'aurais pas v'nu» a du se dire Jean Dujardin comme son jeune homologue de La Guerre des boutons d'Yves Robert en 1962. Un sport collectif qui véhicule tant de valeurs «rances» et dont les victoires ne déclenchent pas des émeutes dans les rues, c'est en effet assez rare pour être signalé et dur à avaler pour tous les victimaires en short.
De mémoire de chroniqueur, je n'ai pas vu une seule voiture brûlée dans les JT du lendemain et aucune scène d'hystérie collective où l'on insulte le drapeau avec la bénédiction de certains représentants politiques. Il y avait dans les tribunes, un air de concorde nationale, une atmosphère bon enfant, un patriotisme de bon aloi, un public familial venu fêter son XV dans les flonflons et le rire des copains. La Marseillaise y a été chantée à pleins poumons et quelques faussetés, dans le bonheur de se retrouver sous la chaleur de septembre et dans l'amour de sa Patrie. Est-ce un crime?
Cette équipe manque cruellement d'aspérités, de vaines polémiques idéologiques et de lutte des classes pour incarner la France du XXIème siècle. Elle est suspecte aux yeux de nos révolutionnaires et libérateurs des peuples opprimés qui voient en elle un résidu de virilisme et des relents d'Ancien régime. Dans certains médias, le rugby, par son attachement au maillot et au terroir, sa persistance «douteuse» dans le Sud-Ouest, son peu d'ancrage dans les banlieues (l'Île-France est au contraire une terre de conquête pour les recruteurs et les formateurs des clubs professionnels), son accent chantant, son étiquette «bourgeoise» et sa troisième mi-temps rabelaisienne est à ranger au rayon des vieilleries.
Comme si montrer aujourd'hui une place de village, un peu fantasmée, un peu trop ronde et proprette, était le sceau d'un enracinement dangereux.
Comme la boutique de farces et attrapes de Noël Roquevert dans Un singe en hiver, le rugby est un musée d'antiquités. Un bistrot de campagne abandonné où sur le zinc dépoli, quelques anachorètes évoquent le souvenir de Guy Boniface, Kléber Haedens et Roger Couderc. Dans les rucks, comme dans le constat amer de notre désindustrialisation, en maul comme dans la chute libre des classements internationaux sur l'éducation, le réel est plus têtu que les frères Spanghero. Le déni est un écran de fumée qui ne trompe personne.
Il semble que cette Coupe du monde à domicile suscite, bien plus que les éditions précédentes, un véritable engouement populaire si ce mot n'est pas banni des ligues de vertu et des meetings à gauche. Durant la semaine de préparation, nous avons vu des stades remplis pour assister aux entraînements des équipes étrangères, de Tours à Lumio. Quand il s'agit de taper sur son pays, de moquer ses traditions forcément réactionnaires, de conspuer l'esprit de clocher et les bals populaires, les miches dorées et les terrines de volaille, les parfumeurs de Grasse et les petites mains des ateliers de couture parisiens, la canaille et le cabot, Gabin et Raimu, le second degré et les images d'Epinal, les promoteurs du «vivre ensemble» s'en donnent à cœur joie. Ils sont immunisés contre la mauvaise foi. Momifiés dans le camp du bien, ils ne risquent rien, pas même la relégation médiatique. Ils déversent alors leur haine sur le cinéma de Pagnol et de Renoir, les gambettes des parquets du samedi soir et ce pauvre Jean Dujardin en marcel et gapette, poulbot et un poil démago, héros malheureux de ce maudit vendredi soir. On ricane et on complote gaiement.
La France des campagnes et des artisans, des vignerons et des ostréiculteurs, du gendarme (de Saint-Tropez) et du facteur (de Jacques Tati) a le dos large. Elle est habituée au procès en obscurantisme. Son identité, farceuse et rurale, ne compte pas. Elle est de trop. On peut bien évidemment émettre des réserves artistiques sur la soirée sans tomber dans le ball-trap. Et même si les concepteurs de cette cérémonie avaient forcé sur le trait national, ça ne mérite pas le peloton d'exécution. Comme si montrer aujourd'hui une place de village, un peu fantasmée, un peu trop ronde et proprette, était le sceau d'un enracinement dangereux. Les accusations de racisme ne sont jamais loin. Devra-t-on bientôt interdire l'usage du triporteur à l'écran comme objet de locomotion fascisant? Je préférerai toujours Darry Cowl et René Fallet pour représenter une France fictive qu'un wokisme inquisiteur à la manœuvre.