Cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de rugby : allez la Rance !
Vendredi matin, sur France Inter, Christelle Brua, pâtissière de renom, ambassadrice de la Coupe du monde de rugby, résumait ainsi la cérémonie d’ouverture à venir au Stade de France : «C’est un petit spectacle qui met en valeur l’artisanat, le savoir-faire français. C’est une joyeuse bande de copains qui va faire quelque chose de chouette.» Ce n’était pas chouette, Christelle, c’était époustouflant. Une vision claire et limpide de la France proposée en mondovision et sous 33,2 °C, pour bien montrer aux autres qui nous sommes.
Coécrite par l’acteur Jean Dujardin, le concepteur Olivier Ferracci et la metteure en scène Nora Matthey de l’Endroit (tous deux venant de la boîte d’événementiel DreamedByUs, qui a aussi officié pour des festivals en Arabie Saoudite ou aux championnats du monde de natation à Budapest en 2017), la performance a nécessité deux ans de travail et neuf mois de répétitions. Elle aligne des stars de la gastronomie («les rugbymen sont épicuriens», a précisé Brua), de la chanson (Vianney, toujours aussi souriant), de la danse (Alice Renavand), en bref d’un peu partout où scintille notre savoir-faire.
D’ailleurs, Vianney l’a précisé dans une pastille présentant une répétition lancée sur X (Twitter) dans la journée : «C’est fédérateur finalement comme moment [l’ouverture d’une Coupe du monde, ndlr], c’est ça qu’on a voulu et on a essayé de trouver ce qui nous rassemble tous dans ce pays, et en fait c’est plein de choses dont on peut être fiers.» On n’en doute pas. Juste avant l’entrée des protagonistes sur le terrain, les commentateurs de TF1 enfonçaient le clou : «C’est une déclaration d’amour à la France et au rugby, entre Jacques Tati et Amélie Poulain [choisis ton camp, ndlr]. Avec des clichés au sens noble du terme […] On est bien en France.»
Un gigantesque duty free d’aéroport
Qu’y voit-on alors, dans cette cérémonie ? Un village, surnommé Ovalie, posé sur une bâche qui recouvre le terrain - ne pas oublier qu’il y a un match ensuite - et des habitants joyeux. C’est vrai qu’ils ont l’air sympa, tous ces figurants aux noms illustres, de Joël Dupuch à Thierry Marx, à se balader dans cette scénographie en carton comme à une réunion costumée pour une remise de Légion d’honneur. Costumée car l’action «se passe dans les années 50, commente TF1. Une image d’Epinal qu’on a, une carte postale française.» Bonne idée. Si par exemple les concepteurs avaient choisi les années 40, il aurait fallu rajouter des Allemands, ç’aurait probablement été moins bien, quoique intéressant, or là nous sommes après la bataille et «le village gaulois en place sous vos yeux» se la joue album d’Astérix décomplexé. On reste entre nous et c’est pas plus mal. On peut roter à table si on veut, c’est la famille.
Soudain, débarque du couloir des vestiaires un boulanger sur son triporteur : «Jean Miche», alias Jean Dujardin. Il passe tel Jésus distribuer ses pains, souriant, adepte des accolades et des petits verres de rouge. Franchement c’est crédible. Le triporteur, le marcel, le béret, la moustache, la miche de pain, le petit marché d’antan, les petites tables de café d’antan, la petite place de village d’antan… c’est d’antan et c’est tentant, c’est le fantasme et le souvenir en même temps : c’est la France qu’on regrette et qu’on aimerait revoir, des terroirs, de la modernité qu’on saisit, des traditions qu’on respecte, où tout le monde s’aime mais que personne n’a connue. A-t-elle jamais existé, cette carte postale, brandie aujourd’hui en image de notre société ? On la voit dans des fictions au cinéma jusqu’à la Nouvelle Vague, dans les discours superficiels sur l’esprit français, dans les soubassements des pensées d’extrême droite, elle est là tartinée sur la pelouse où Jean Miche passe au gré des étals de marché qui proposent «ce que la France produit de meilleur». Un smic à 2 000 euros ? La fin des déserts médicaux ? L’inclusion pour tous ? «Des chocolats, du vin, des parfums…» toutes choses merveilleuses renvoyant le pays à un gigantesque duty free d’aéroport d’où l’on ne décolle que pour le territoire de la nostalgie.
Une femme vient égayer ce gai tableau : Alice Renavand, la danseuse étoile, en tenue rose, sautille en grâce. Jean Miche l’aperçoit. L’assistance se fige. Pétard, Jean Miche tombe amoureux. Et c’est vrai qu’en France, on ne rigole pas avec l’amour. Moins qu’avec les chocolats. En France, on en a dans le froc, et tandis que l’action reprend, Jean Miche Dujardin s’approche, regard intense, pour danser avec la donzelle. Une sorte de Gene Kelly rural exalté d’amour. En fond sonore, la rengaine l’Amant de Saint-Jean chantée par Zaz, autre fleuron du patrimoine national.
Emmanuel Macron hué
Allait-il s’arrêter là, Jean Miche, repartir au vestiaire avec la dame pour y concevoir une armée d’enfants ? Que non. Surgie de nulle part, Adriana Karembeu vient représenter la mode. «Une star qui fait tourner la tête de tous les hommes de l’assistance», dit TF1, à l’image des Françaises comme chacun sait. Elle pose devant l’objectif de Yann Arthus-Bertrand et son large béret («un bibi», souffle TF1) s’envole. Il n’en fallait pas plus pour que tout ce joli monde n’inventât le rugby. Habile. On a beau délirer dans les grandes largeurs devant les téléspectateurs de la planète, on est quand même là pour du sport. Des mêlées se créent donc, des gens se disputent, des performeurs rivalisent de saltos et vrilles pour attraper le bibi. «Une quarantaine d’acrobates professionnels», précise TF1. Excellent choix, il aurait été dommage de ternir le spectacle avec des acrobates amateurs qui se seraient pété les rotules à la première galipette.
Ensuite, sur sa lancée, le spectacle que personne n’arrête dans ses ambitions démesurées de montrer une France simple passe des clichés aux symboles. C’est le fondateur du rugby lui-même, Webb Ellis, qui vient expliquer les règles sur écran géant, comme un Dieu à l’accent anglais : «Un jeu simple joué par les gentlemen, joué par tout le monde.» Lui, l’inclusion, il connaît. Après s’être essayé à quelques récupérations de touches, voilà Jean Miche qui s’envole carrément dans les airs pour récupérer le bibi. Léger, aérien, un bond prodigieux qui le satellise au-dessus de la mêlée. Grand kif pour le comédien : après l’Oscar, Icare, rien que ça. Bientôt escarres ? On ne le souhaite pas à Jean Miche, il lui reste du boulot avec son amoureuse car le voici déjà redescendre des cieux avec le bibi, qu’il rend à Adriana Karembeu. Va-t-il partir avec elle ? Non, Jean Miche reste avec la danseuse, et tout le monde finit par virevolter en chantant tandis que la Patrouille de France s’approprie le ciel en y griffant les couleurs du drapeau français.
Voilà.
La cérémonie est finie. Elle était dense. Tout le monde rentre dans les coursives. Macron descend avec son micro pour ouvrir la fête - sportive. Il est hué. Par les mêmes qui chantaient durant le spectacle. Là, on n’a pas compris. Les Français sont magnifiques, mais ils sont parfois un peu impétueux. Car, à y regarder, les valeurs de la performance Reflets de France années 50 de Jean Miche sont presque celles que l’on va retrouver lundi matin en se réveillant : un pays où l’on parle du retour de l’uniforme à l’école, où le Président jupitérien décide des 49.3 comme un chef de village incontestable, où l’on dit perlimpinpin et saperlipopette, où il faut faire deux heures de caisse pour trouver un médecin, où les hommages culturels vont au Puy du Fou… cette France rance, on l’a vue en spectacle, on en a ri, on a été éberlué, c’est presque la nôtre. On peut aussi la refuser.
Guillaume Tion pour Libération
OU
Est-ce si grave d'enfiler les stéréotypes dans une cérémonie d'ouverture? Au-delà de quelques lenteurs et ratés dans cet espace immense qu'est le Stade de France, le folklore de notre pays a eu droit ces dernières quarante-huit heures à un torrent de boue de la part de tous les salisseurs de mémoire réunis. L'ovalie leur donne de l'urticaire et des sueurs froides. «Ben mon vieux, si j'aurais su, j'aurais pas v'nu» a du se dire Jean Dujardin comme son jeune homologue de La Guerre des boutons d'Yves Robert en 1962. Un sport collectif qui véhicule tant de valeurs «rances» et dont les victoires ne déclenchent pas des émeutes dans les rues, c'est en effet assez rare pour être signalé et dur à avaler pour tous les victimaires en short.
De mémoire de chroniqueur, je n'ai pas vu une seule voiture brûlée dans les JT du lendemain et aucune scène d'hystérie collective où l'on insulte le drapeau avec la bénédiction de certains représentants politiques. Il y avait dans les tribunes, un air de concorde nationale, une atmosphère bon enfant, un patriotisme de bon aloi, un public familial venu fêter son XV dans les flonflons et le rire des copains. La Marseillaise y a été chantée à pleins poumons et quelques faussetés, dans le bonheur de se retrouver sous la chaleur de septembre et dans l'amour de sa Patrie. Est-ce un crime?
Cette équipe manque cruellement d'aspérités, de vaines polémiques idéologiques et de lutte des classes pour incarner la France du XXIème siècle. Elle est suspecte aux yeux de nos révolutionnaires et libérateurs des peuples opprimés qui voient en elle un résidu de virilisme et des relents d'Ancien régime. Dans certains médias, le rugby, par son attachement au maillot et au terroir, sa persistance «douteuse» dans le Sud-Ouest, son peu d'ancrage dans les banlieues (l'Île-France est au contraire une terre de conquête pour les recruteurs et les formateurs des clubs professionnels), son accent chantant, son étiquette «bourgeoise» et sa troisième mi-temps rabelaisienne est à ranger au rayon des vieilleries.
Comme si montrer aujourd'hui une place de village, un peu fantasmée, un peu trop ronde et proprette, était le sceau d'un enracinement dangereux.
Comme la boutique de farces et attrapes de Noël Roquevert dans Un singe en hiver, le rugby est un musée d'antiquités. Un bistrot de campagne abandonné où sur le zinc dépoli, quelques anachorètes évoquent le souvenir de Guy Boniface, Kléber Haedens et Roger Couderc. Dans les rucks, comme dans le constat amer de notre désindustrialisation, en maul comme dans la chute libre des classements internationaux sur l'éducation, le réel est plus têtu que les frères Spanghero. Le déni est un écran de fumée qui ne trompe personne.
Il semble que cette Coupe du monde à domicile suscite, bien plus que les éditions précédentes, un véritable engouement populaire si ce mot n'est pas banni des ligues de vertu et des meetings à gauche. Durant la semaine de préparation, nous avons vu des stades remplis pour assister aux entraînements des équipes étrangères, de Tours à Lumio. Quand il s'agit de taper sur son pays, de moquer ses traditions forcément réactionnaires, de conspuer l'esprit de clocher et les bals populaires, les miches dorées et les terrines de volaille, les parfumeurs de Grasse et les petites mains des ateliers de couture parisiens, la canaille et le cabot, Gabin et Raimu, le second degré et les images d'Epinal, les promoteurs du «vivre ensemble» s'en donnent à cœur joie. Ils sont immunisés contre la mauvaise foi. Momifiés dans le camp du bien, ils ne risquent rien, pas même la relégation médiatique. Ils déversent alors leur haine sur le cinéma de Pagnol et de Renoir, les gambettes des parquets du samedi soir et ce pauvre Jean Dujardin en marcel et gapette, poulbot et un poil démago, héros malheureux de ce maudit vendredi soir. On ricane et on complote gaiement.
La France des campagnes et des artisans, des vignerons et des ostréiculteurs, du gendarme (de Saint-Tropez) et du facteur (de Jacques Tati) a le dos large. Elle est habituée au procès en obscurantisme. Son identité, farceuse et rurale, ne compte pas. Elle est de trop. On peut bien évidemment émettre des réserves artistiques sur la soirée sans tomber dans le ball-trap. Et même si les concepteurs de cette cérémonie avaient forcé sur le trait national, ça ne mérite pas le peloton d'exécution. Comme si montrer aujourd'hui une place de village, un peu fantasmée, un peu trop ronde et proprette, était le sceau d'un enracinement dangereux. Les accusations de racisme ne sont jamais loin. Devra-t-on bientôt interdire l'usage du triporteur à l'écran comme objet de locomotion fascisant? Je préférerai toujours Darry Cowl et René Fallet pour représenter une France fictive qu'un wokisme inquisiteur à la manœuvre.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire