J'ai devant moi, mais il m'échappe, celui que je rêve d'être.
Informulée, ruminée, la description qui m'idéalise, m'irréalise. Je fuis comme la peste le principe de réalité, mais rien n'empêche les fantasmes de déferler, de te leurrer.
Dans le dernier numéro de la revue Ironie (Janvier/Février/Mars 2024), de Lionel Dax
"S'assagir, c'est entrer dans le jeu de la mort." L.R.D.F
"Sur la route, Vivaldi, Scarlatti, Pergolèse, tout droit, vers le sud, allegro, largo, allegro, les hirondelles s'activent en ronde devant le pare-brise, miroir de leur agilité."
"Sollers remontant d'un pas prompt le boulevard de Port-Royal."
Souvent il se promenait durant d'interminables heures, ne voulant pas rentrer à la maison pour retrouver un inconfort qu'il détestait mais qu'il n'avait pas la force de changer. Il marchait et des flots de pensées le submergeaient. Il savait pourtant que l'unique solution pour ne pas couler était de s'arrêter, de se poser et de mettre à plat tout ce qui lui venait à l'esprit.
Pour passer de personnage de mauvais roman à possible narrateur du récit qu'il oserait enfin appeler vie, sa vie à reconstruire à la force du poignet.
Un grand bourgeois et un prolétaire quoi de commun?
Pas si sûr, écoute, ce sont les dernières lignes du roman-poème de Ponthus:
Il y a qu'il n'y aura jamais
De
Point final
A la ligne
Oh! Sans ponctuation! Comme dans Paradis!
D'un livre l'autre, j'entame maintenant la biographie de Louvrier sur ce mystérieux Sollers. N'est-ce pas Mozart qui disait que la musique est dans le silence entre les notes?
Sollers: Oui, c'est même ce qui est promis à l'humanité. Par la déréalisation technique du corps. Vous prendrez de plus en plus l'habitude de voir des massacres à l'heure du dîner... Après quoi, le sport.
Extrait d'un entretien dans la revue "La porte, 1993)
"Le dandysme consiste à se placer du point de vue de la première femme de ménage qui découvrira le cadavre"
Frédéric Berthet (extrait d'un manuscrit retrouvé dans son appartement deux jours après sa mort le 25 décembre 2003; sa femme de ménage avait trouvé porte close le 25 décembre en venant faire le ménage).
"Le rock m'a sauvé la vie mais me l'a aussi raccourcie".
"Vous le lisez et il est aussitôt présent, il marche avec vous, au milieu du désert comme au fond de la vallée verte, sur la plage comme le long des façades classiques de Bordeaux ou Venise."
"J'aime croire, comme le dit Heidegger, que le temps ne passe pas, mais qu'il surgit. Pourtant...C'était il y a plus de cinquante ans, à cette époque, je marchais souvent dans Paris en me récitant des phrases d'Artaud: "La vie est de brûler des questions." Ou encore: "Une grande ferveur pensante et surpeuplée portait mon moi comme un abîme plein." Et voici que je découvre "La pensée émet des signes", un très beau texte de Sollers qu'il consacre à Artaud dans L'écriture et l'expérience des limites. J'admire aussitôt sa puissance d'analyse, sa subtilité et son émotion contenue pour le poète martyr."
"Le nom de Céline appartient à la littérature, c'est-à-dire à l'histoire de la liberté. Parvenir à l'en expulser afin de le confondre tout entier avec l'histoire de l'antisémitisme, et ne plus le rendre inoubliable que par là, est le travail particulier de notre époque, tant il est vrai que celle-ci, désormais, veut nier que l'Histoire était cette somme d'erreurs considérables qui s'appelle la vie, et se berce de l'illusion que l'on peut supprimer l'erreur sans supprimer la vie. Et, en fin de compte, ce n'est pas seulement Céline qui sera liquidé, mais aussi, de proche en proche, toute la littérature, et jusqu'au souvenir même de la liberté."
Philippe Muray, Céline. En exergue du n°15 de la revue Les cahiers de Tinbad.
"L'oeuvre de Sollers est l'antidote de la phrase de Lautréamont dans Poésies: "La méchanceté et la tristesse sont déjà le commencement du doute, le doute est le commencement du désespoir, le désespoir est le commencement cruel des divers degrés de la méchanceté"
"Le 28 novembre 1969, Picasso peint un emboîtage homme-femme de toute beauté. L'homme a un chapeau jaune soleil, la femme mangeuse ou mangée, apporte avec elle une floraison flottante de feuillage. Des mains éclatent ici et là. Il y a deux figures antagonistes et séparées, mais une seule en rotation. Quatre yeux et un seul regard. Le reste de la toile se distribue en noir-terre, blanc-ciel, bleu-mer. Cette année-là, ce jour-là, comment pourrais-je ne pas y penser, je fête mon anniversaire: trente-trois ans. L'année précédente, comme par hasard, il y a eu un grand printemps."
C'est le soir il se promène dans sa rue au bras de sa fille qui tout à coup crie papy! en montant du doigt. Il ne voit pas puis croit reconnaître la silhouette du grand-père maternel mais elle lui indique du doigt le ciel et une étoile qui brille. C'est papy dit-elle. Pourquoi donc lui demande-t-il? Parce qu'il avait toujours plein de choses, des bagues qui brillaient. Est-ce qu'il brillait dans la vie?
Cette étoile qui brille à l'est c'est Sirius. Il pense à cet album de Hergé, "l'étoile" mystérieuse" publié en 1941 année de naissance de son grand-père, il ne l'a pas relu depuis son enfance.
Je le croise dans une soirée, il est très sympa; il fait des blagues. Il apprend que j'ai une bibliothèque assez volumineuse et ça ne loupe pas, je dois, pour être dans le vent, passer à la liseuse. Mais pourquoi s'encombrer de livres à notre époque qui dématérialise à tout va?
Je l'observe, tatouages partout sur les bras et avant-bras; des mots, des phrases qui doivent compter pour lui. De l'encre à même le corps pour cet homme très sympathique. Encre mélangée au sang; par contre non vraiment des livres en 3 dimensions ça ne se fait vraiment plus!
«Il aimait la littérature, il aimait la poésie, il aimait la
philosophie, il aimait le cinéma, il aimait Proust, Claude Simon, Céline
et Pierre Michon, il aimait le gothique, les cathédrales, les glaciers
préférés du Routard, il aimait la Provence, ses couleurs, ses senteurs,
il aimait les étangs, les rivières et les fleurs, les forêts, il aimait
la lumière rasante du soir.
Il n'aimait pas la foule,
ni les honneurs, les cérémonies qu'il avait en horreur, il n'aimait pas
le bruit et la fureur du monde, il aimait profondément ses filles, sa
mère et sa sœur. Nous nous aimions».
La femme du Professeur Dominique Bernard tué par un barbare.
Ada n'ira pas à Toulouse, mais moi oui, j'y travaille depuis peu; très fortes chaleurs ici, en octobre. Un temps de décennie terrible; alors j'emprunte la passerelle Kleber Haedens qui mène au jardin japonais où je finis Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne à l'ombre d'un érable.
« S’il est vrai que John Wayne a tourné dans quatre-vingt-trois westerns, c’est bien l’homme à abattre. D’autant que, comme l’affirment certains béotiens, quand on en a vu un, on les a tous vus. Face à ce genre d’abrutis, la Winchester 54 peut être du plus grand secours ».
John Wayne n’est pas mortet Roland Jaccard est toujours de ce monde. Plus vivant que jamais, d’une rare agilité, n’ayant peur de rien, n’en déplaise à ceux qui prendraient un rare plaisir àaller cracher sur sa tombe. Roland Jaccard est un cinéphile àl’ancienne, on l’imagine mal lisant chaque moisLes Cahiers du Cinéma, préférant peut-êtrePositif. L’ami de Cioran, le lecteur d’Amiel, l’oisif, l’exilé intérieur, l’amateur de palaces et de jeunes femmes, s’arme ici d’une plume aiguisée comme une flèche Comanche pour défendre John Wayne. L’acteur et réalisateur deAlamoet desBéretsVerts est accusé de mille maux par mille mots, et Roland Jaccard règle leur compte à quelques fâcheux peu instruits de ce que cegenrea apporté à l’histoire du cinématographe américain. Roland Jaccard n’est pas seul, il avance accompagné, c’est toujours conseillé en territoire hostile : le pétillant cinéaste Luc Moullet (1), le savoureux écrivain Luc Chomarat (2), quelques amies, Clément Rosset, s’échauffant après quelques verres de saké, et Louise Brooks :
En fait, John Wayne correspondait à la définition que Henry James a donnée de la plus grande des œuvres d’art : un être parfaitement beau.
« Tous ceux, pourtant, qui ont connu John Wayne, même les plus opposés à ses idées politiques, ont été forcés d’admettre qu’il n’était pas le sectaire décrit par la presse. Ils étaient au contraire surpris par sa bonne humeur, son éloquence, son talent de joueur d’échecs et sa profonde connaissance de l’art, de l’histoire et de la littérature ».
John Wayne est l’homme à abattre, trop à droite, réactionnaire, trop viril, trop américainfinalement, trop proche de l’US Army, raciste disent-ils, les insultes fusent, et très vite s’effondrent, confrontées aux faits. John Wayne est au bout du compte trop bon comédien et Roland Jaccard plus que jamais pétillant et piquant. Dès qu’il apparaît dans un western, c’est un mythe qui se met à galoper, à tirer au Colt 45 ou la Winchester 54, à embrasser du regard un désert, des montagnes, des rivières sauvages, à croiser le regard d’indiens et de bandits pilleurs de banques et embrasser celui de Maureen O’Hara.
John Wayne incarne l’Amérique, les Amériques des Chevauchées fantastiques, du désert et de sa Prisonnière, l’or du cinéma d’Hollywood, façonné par son ami John Ford, le « big boss », et Roland Jaccard lui rend là un bel hommage à poings fermés, hommage au Dernier des géants.
« Il a soixante-dix ans. Il rédige son testament, dans lequel il demande qu’on inscrive sur sa tombe ces simples mots : « Feo, fuerte y formal », ce qui signifie : « Pas beau, mais fort et digne ».
Philippe Chauché
(1) Brigitte et Brigitte; Anatomie d’un rapport; Genèse d’un repas; Les Naufragés de la D17.
(2) Les dix meilleurs films de tous les temps(Matest Editeur). On lui doit également L’Espion qui venait du livre(Rivages Noir) ou encore Le Polarde l’été(La Manufacture de livres).
Cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de rugby : allez la Rance !
publié le 8 septembre 2023 à 22h32
Vendredi
matin, sur France Inter, Christelle Brua, pâtissière de renom,
ambassadrice de la Coupe du monde de rugby, résumait ainsi la cérémonie
d’ouverture à venir au Stade de France : «C’est un petit spectacle
qui met en valeur l’artisanat, le savoir-faire français. C’est une
joyeuse bande de copains qui va faire quelque chose de chouette.» Ce
n’était pas chouette, Christelle, c’était époustouflant. Une vision
claire et limpide de la France proposée en mondovision et sous 33,2 °C,
pour bien montrer aux autres qui nous sommes.
Coécrite
par l’acteur Jean Dujardin, le concepteur Olivier Ferracci et la
metteure en scène Nora Matthey de l’Endroit (tous deux venant de la
boîte d’événementiel DreamedByUs, qui a aussi officié pour des festivals
en Arabie Saoudite ou aux championnats du monde de natation à Budapest
en 2017), la performance a nécessité deux ans de travail et neuf mois de
répétitions. Elle aligne des stars de la gastronomie («les rugbymen sont épicuriens»,
a précisé Brua), de la chanson (Vianney, toujours aussi souriant), de
la danse (Alice Renavand), en bref d’un peu partout où scintille notre
savoir-faire.
D’ailleurs, Vianney l’a précisé dans une pastille présentant une répétition lancée sur X (Twitter) dans la journée : «C’est fédérateur finalement comme moment [l’ouverture d’une Coupe du monde, ndlr], c’est
ça qu’on a voulu et on a essayé de trouver ce qui nous rassemble tous
dans ce pays, et en fait c’est plein de choses dont on peut être fiers.» On n’en doute pas. Juste avant l’entrée des protagonistes sur le terrain, les commentateurs de TF1 enfonçaient le clou : «C’est une déclaration d’amour à la France et au rugby, entre Jacques Tati et Amélie Poulain [choisis ton camp, ndlr]. Avec des clichés au sens noble du terme […] On est bien en France.»
Un gigantesque duty free d’aéroport
Qu’y
voit-on alors, dans cette cérémonie ? Un village, surnommé Ovalie, posé
sur une bâche qui recouvre le terrain - ne pas oublier qu’il y a un
match ensuite - et des habitants joyeux. C’est vrai qu’ils ont l’air
sympa, tous ces figurants aux noms illustres, de Joël Dupuch à Thierry
Marx, à se balader dans cette scénographie en carton comme à une réunion
costumée pour une remise de Légion d’honneur. Costumée car l’action «se passe dans les années 50, commente TF1. Une image d’Epinal qu’on a, une carte postale française.»
Bonne idée. Si par exemple les concepteurs avaient choisi les années
40, il aurait fallu rajouter des Allemands, ç’aurait probablement été
moins bien, quoique intéressant, or là nous sommes après la bataille et «le village gaulois en place sous vos yeux»
se la joue album d’Astérix décomplexé. On reste entre nous et c’est pas
plus mal. On peut roter à table si on veut, c’est la famille.
Soudain,
débarque du couloir des vestiaires un boulanger sur son triporteur :
«Jean Miche», alias Jean Dujardin. Il passe tel Jésus distribuer ses
pains, souriant, adepte des accolades et des petits verres de rouge.
Franchement c’est crédible. Le triporteur, le marcel, le béret, la
moustache, la miche de pain, le petit marché d’antan, les petites tables
de café d’antan, la petite place de village d’antan… c’est d’antan et
c’est tentant, c’est le fantasme et le souvenir en même temps : c’est la
France qu’on regrette et qu’on aimerait revoir, des terroirs, de la
modernité qu’on saisit, des traditions qu’on respecte, où tout le monde
s’aime mais que personne n’a connue. A-t-elle jamais existé, cette carte
postale, brandie aujourd’hui en image de notre société ? On la voit
dans des fictions au cinéma jusqu’à la Nouvelle Vague, dans les discours
superficiels sur l’esprit français, dans les soubassements des pensées
d’extrême droite, elle est là tartinée sur la pelouse où Jean Miche
passe au gré des étals de marché qui proposent «ce que la France produit de meilleur». Un smic à 2 000 euros ? La fin des déserts médicaux ? L’inclusion pour tous ? «Des chocolats, du vin, des parfums…»
toutes choses merveilleuses renvoyant le pays à un gigantesque duty
free d’aéroport d’où l’on ne décolle que pour le territoire de la
nostalgie.
Une
femme vient égayer ce gai tableau : Alice Renavand, la danseuse étoile,
en tenue rose, sautille en grâce. Jean Miche l’aperçoit. L’assistance
se fige. Pétard, Jean Miche tombe amoureux. Et c’est vrai qu’en France,
on ne rigole pas avec l’amour. Moins qu’avec les chocolats. En France,
on en a dans le froc, et tandis que l’action reprend, Jean Miche
Dujardin s’approche, regard intense, pour danser avec la donzelle. Une
sorte de Gene Kelly rural exalté d’amour. En fond sonore, la rengaine l’Amant de Saint-Jean chantée par Zaz, autre fleuron du patrimoine national.
Emmanuel Macron hué
Allait-il
s’arrêter là, Jean Miche, repartir au vestiaire avec la dame pour y
concevoir une armée d’enfants ? Que non. Surgie de nulle part, Adriana
Karembeu vient représenter la mode. «Une star qui fait tourner la tête de tous les hommes de l’assistance», dit TF1, à l’image des Françaises comme chacun sait. Elle pose devant l’objectif de Yann Arthus-Bertrand et son large béret («un bibi»,
souffle TF1) s’envole. Il n’en fallait pas plus pour que tout ce joli
monde n’inventât le rugby. Habile. On a beau délirer dans les grandes
largeurs devant les téléspectateurs de la planète, on est quand même là
pour du sport. Des mêlées se créent donc, des gens se disputent, des
performeurs rivalisent de saltos et vrilles pour attraper le bibi. «Une quarantaine d’acrobates professionnels»,
précise TF1. Excellent choix, il aurait été dommage de ternir le
spectacle avec des acrobates amateurs qui se seraient pété les rotules à
la première galipette.
Ensuite,
sur sa lancée, le spectacle que personne n’arrête dans ses ambitions
démesurées de montrer une France simple passe des clichés aux symboles.
C’est le fondateur du rugby lui-même, Webb Ellis, qui vient expliquer
les règles sur écran géant, comme un Dieu à l’accent anglais : «Un jeu simple joué par les gentlemen, joué par tout le monde.»
Lui, l’inclusion, il connaît. Après s’être essayé à quelques
récupérations de touches, voilà Jean Miche qui s’envole carrément dans
les airs pour récupérer le bibi. Léger, aérien, un bond prodigieux qui
le satellise au-dessus de la mêlée. Grand kif pour le comédien : après
l’Oscar, Icare, rien que ça. Bientôt escarres ? On ne le souhaite pas à
Jean Miche, il lui reste du boulot avec son amoureuse car le voici déjà
redescendre des cieux avec le bibi, qu’il rend à Adriana Karembeu.
Va-t-il partir avec elle ? Non, Jean Miche reste avec la danseuse, et
tout le monde finit par virevolter en chantant tandis que la Patrouille
de France s’approprie le ciel en y griffant les couleurs du drapeau
français.
Voilà.
La cérémonie est finie. Elle
était dense. Tout le monde rentre dans les coursives. Macron descend
avec son micro pour ouvrir la fête - sportive. Il est hué. Par les mêmes
qui chantaient durant le spectacle. Là, on n’a pas compris. Les
Français sont magnifiques, mais ils sont parfois un peu impétueux. Car, à
y regarder, les valeurs de la performance Reflets de France années 50
de Jean Miche sont presque celles que l’on va retrouver lundi matin en
se réveillant : un pays où l’on parle du retour de l’uniforme à l’école,
où le Président jupitérien décide des 49.3 comme un chef de village
incontestable, où l’on dit perlimpinpin et saperlipopette, où il faut
faire deux heures de caisse pour trouver un médecin, où les hommages
culturels vont au Puy du Fou… cette France rance, on l’a vue en
spectacle, on en a ri, on a été éberlué, c’est presque la nôtre. On peut
aussi la refuser.
Guillaume Tion pour Libération
OU
Est-ce si grave d'enfiler les stéréotypes dans une cérémonie d'ouverture?
Au-delà de quelques lenteurs et ratés dans cet espace immense qu'est le
Stade de France, le folklore de notre pays a eu droit ces dernières
quarante-huit heures à un torrent de boue de la part de tous les
salisseurs de mémoire réunis. L'ovalie leur donne de l'urticaire et des
sueurs froides. «Ben mon vieux, si j'aurais su, j'aurais pas v'nu» a du se dire Jean Dujardin comme son jeune homologue de La Guerre des boutons
d'Yves Robert en 1962. Un sport collectif qui véhicule tant de valeurs
«rances» et dont les victoires ne déclenchent pas des émeutes dans les
rues, c'est en effet assez rare pour être signalé et dur à avaler pour
tous les victimaires en short.
De
mémoire de chroniqueur, je n'ai pas vu une seule voiture brûlée dans
les JT du lendemain et aucune scène d'hystérie collective où l'on
insulte le drapeau avec la bénédiction de certains représentants
politiques. Il y avait dans les tribunes, un air de concorde nationale,
une atmosphère bon enfant, un patriotisme de bon aloi, un public
familial venu fêter son XV
dans les flonflons et le rire des copains. La Marseillaise y a été
chantée à pleins poumons et quelques faussetés, dans le bonheur de se
retrouver sous la chaleur de septembre et dans l'amour de sa Patrie.
Est-ce un crime?
Cette équipe manque cruellement d'aspérités, de
vaines polémiques idéologiques et de lutte des classes pour incarner la
France du XXIème siècle. Elle est suspecte aux yeux de nos
révolutionnaires et libérateurs des peuples opprimés qui voient en elle
un résidu de virilisme et des relents d'Ancien régime. Dans certains
médias, le rugby, par son attachement au maillot et au terroir, sa
persistance «douteuse» dans le Sud-Ouest, son peu d'ancrage dans les
banlieues (l'Île-France est au contraire une terre de conquête pour les
recruteurs et les formateurs des clubs professionnels), son accent
chantant, son étiquette «bourgeoise» et sa troisième mi-temps
rabelaisienne est à ranger au rayon des vieilleries.
Comme si montrer aujourd'hui une place de
village, un peu fantasmée, un peu trop ronde et proprette, était le
sceau d'un enracinement dangereux.
Comme la boutique de farces et attrapes de Noël Roquevert dans Un singe en hiver,
le rugby est un musée d'antiquités. Un bistrot de campagne abandonné où
sur le zinc dépoli, quelques anachorètes évoquent le souvenir de Guy
Boniface, Kléber Haedens et Roger Couderc. Dans les rucks, comme dans le
constat amer de notre désindustrialisation, en maul comme dans la chute
libre des classements internationaux sur l'éducation, le réel est plus
têtu que les frères Spanghero. Le déni est un écran de fumée qui ne
trompe personne.
Il semble que cette Coupe du monde à domicile
suscite, bien plus que les éditions précédentes, un véritable engouement
populaire si ce mot n'est pas banni des ligues de vertu et des meetings
à gauche. Durant la semaine de préparation, nous avons vu des stades
remplis pour assister aux entraînements des équipes étrangères, de Tours
à Lumio. Quand il s'agit de taper sur son pays, de moquer ses
traditions forcément réactionnaires, de conspuer l'esprit de clocher et
les bals populaires, les miches dorées et les terrines de volaille, les
parfumeurs de Grasse et les petites mains des ateliers de couture
parisiens, la canaille et le cabot, Gabin et Raimu, le second degré et
les images d'Epinal, les promoteurs du «vivre ensemble» s'en donnent à
cœur joie. Ils sont immunisés contre la mauvaise foi. Momifiés dans le
camp du bien, ils ne risquent rien, pas même la relégation médiatique.
Ils déversent alors leur haine sur le cinéma de Pagnol et de Renoir, les
gambettes des parquets du samedi soir et ce pauvre Jean Dujardin
en marcel et gapette, poulbot et un poil démago, héros malheureux de ce
maudit vendredi soir. On ricane et on complote gaiement.
La France des campagnes et des artisans, des
vignerons et des ostréiculteurs, du gendarme (de Saint-Tropez) et du
facteur (de Jacques Tati) a le dos large. Elle est habituée au procès en
obscurantisme. Son identité, farceuse et rurale, ne compte pas. Elle
est de trop. On peut bien évidemment émettre des réserves artistiques
sur la soirée sans tomber dans le ball-trap. Et même si les concepteurs
de cette cérémonie avaient forcé sur le trait national, ça ne mérite pas
le peloton d'exécution. Comme si montrer aujourd'hui une place de
village, un peu fantasmée, un peu trop ronde et proprette, était le
sceau d'un enracinement dangereux. Les accusations de racisme ne sont
jamais loin. Devra-t-on bientôt interdire l'usage du triporteur à
l'écran comme objet de locomotion fascisant? Je préférerai toujours
Darry Cowl et René Fallet pour représenter une France fictive qu'un
wokisme inquisiteur à la manœuvre.