vendredi 20 septembre 2024

L'EFFET JACCARD, L'EFFET SOLLERS

Le 20 septembre 2021 Roland Jaccard est parti, il s'est fait la malle, il en avait marre. Dans son dernier recueil "On ne se remet jamais d'une enfance heureuse", un des textes s'intitule Le suicide? Après l'été...

Et effectivement le 20 septembre marque la fin de l'été; Roland Jaccard a donc tenu parole comme le dit très bien son ami Jérôme Leroy https://feusurlequartiergeneral.blogspot.com/search/label/Roland%20Jaccard.

Je ne le connaissais pas personnellement, j'avais été convié après quelques échanges épistolaires à sa cantine (chez Yushi, un restaurant japonais parisien) il y a quelques années, mais loin de la capitale je n'avais pas pu m'y rendre.

Regret.

En mai 2021 je lui avais envoyé ce petit texte (ci-dessous), et il m'avait répondu , bien à sa manière: :" très touché par votre texte... ainsi j'aurais réussi quelque chose, quelle honte mais aussi quelle satisfaction... Chaleureusement"


L’effet Jaccard, l’effet Sollers

 

Comment peux-tu admirer à la fois Sollers et Jaccard me demande M. pour qui ces deux écrivains se situent aux Antipodes ?

Comment peux-tu rapprocher le premier pour qui lorsqu’on lui parle de cinéma répond : « Hitchcock suffit », du second, pur Mac-Mahonien, qui a passé sa vie au cinéma ? Comment peux-tu assembler un homme qui n’aime que les très jeunes filles, la dernière ayant 50 ans de moins que lui, avec un homme qui s'est toujours revendiqué adultophile !?

Comment peux-tu passer d'Agent Secret à la couleur nietzschéenne, au Monde d'avant, d'un disciple de Schopenhauer ?

Comment peux-tu concilier celui qui se réclame de Sade : "le passé m'indiffère, le présent m'électrise, je crains peu l'avenir" et celui qui préfère B. Constant : "Ce que j'ai souffert n'est plus, ce que je souffrirai n'est pas, et je m'inquiète, je me crève pour ces deux néants-là".

Et comment peux-tu te réclamer à la fois de celui qui dit " Pensez tout ce que vous voulez mais la joie avant tout", et de celui qui confesse que, "si je cessais de me plaindre, j’abandonnerais aussitôt ce journal ? »

Dans ce journal, 835 pages pour un peu moins de 5 ans (sur les pas d'Amiel), Roland Jaccard y consigne « ses lectures, ses sensations, ses envies, ses dégoûts, ses minuits et ses aurores ».

On y croise tout un Monde, et d'abord ses confrères du journal vespéral (F. Bott, Roger Pol Droit, B.Poirot -Delpech, M.Contat et aussi une certaine J. Savigneau).

 Chaque jour, reviennent les mêmes noms, si bien que ces personnes publiques se transforment au fil des pages en personnages.

Journal de l'amitié (Matzneff, Bott, Comte-Sponville), journal de l'admiration (Cioran, Amiel, Zweig, Wilde), mais surtout Journal amoureux où L. (pour Linda Lê) est présente à chaque page, L. dont Nabokov dit que c'est une des lettres de l’alphabet les plus limpides et les plus lumineuses.

On suit un couple au quotidien qui partage les grands films de l’histoire du cinéma, ainsi que les lectures, comme chez Truffaut, mieux que chez Truffaut, quand Jaccard lit au lit avec L. des pages de romans (chez Truffaut le couple lit chacun de son côté des livres qui n’ont aucun rapport) ; par exemple quand l'auteur des Femmes disparaissent découvre avec L. Femmes de Sollers. 

Chaque jour 30 pages lues avec délectation (plus tard pourtant Jaccard dira qu'il déteste ce roman).

L. pour ce grand cinéphile, c'est son aile du Désir.

 Citations, aphorismes, réflexions, anecdotes rythment ce journal. Réflexions sur ce que doit être un journal aussi : "Toi et personne d'autre : ton Toi sacré." (On dirait Gombrowicz avec lundi : moi, mardi : moi, mercredi : moi).

« Tout est inutile, mais le journal intime est peut-être un peu plus inutile que tout le reste. C'est ce qui lui donne son prix ».

« Le journal intime c'est la liberté ». 

 Et mon aphorisme préféré : « Mon journal intime ? Une bulle de savon avec une goutte de sang à l'intérieur ».

 Jaccard au bord de la piscine Deligny mais aussi au bord de l'abîme...

 

Dans ce journal que je pourrais baptiser « Mémoires, un vrai roman » (titre de Sollers), et que je lis comme tel si bien que je ralentis ma lecture vers la fin pour ne pas finir trop vite, Jaccard dit encore ceci : ce journal c'est chaque matin « trois minutes pour se dégourdir la plume, trois minutes pour contempler le tourbillon sans fin des apparences vaines. Trois minutes pour se souvenir de l'effet Proust dans la première scène de Faust, où l'érudit écrasé par le poids de sa tâche, déprimé et épuisé, éprouve la tentation du suicide. Mais alors qu'il porte le poison à ses lèvres, les cloches de Pâques commencent à retentir, ramenant un flot de souvenirs d'enfance : l'effet Proust. 

Perdre l'effet Proust, c'est perdre ce qu'il y a de plus précieux dans l'existence ».

 

Je ne perds pas une miette de ce journal, de ce roman de la vie, Le Monde d’avant (journal 1983-1988) agit chez moi comme un contre-poison.

 

COMICS retournés, Gabriela Manzoni (Editions Séguier)

 

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire